Henri Bergson, Durée et Simultanéité

Notes commencées à la page 46 / voir si d’autres notes existent

  1. P46, §2: Autour du lien entre durée et mémoire. Tout le paragraphe.
    À vrai dire, il est impossible de distinguer entre la durée, si courte soit-elle, qui sépare deux instants et une mémoire qui les relierait l’un à l’autre, car la durée est essentiellement une continuation de ce qui n’est plus dans ce qui est. Voilà le temps réel, je veux dire perçu et vécu. Voilà aussi n’importe quel temps conçu, car on ne peut concevoir un temps sans se le représenter perçu et vécu. Durée implique donc conscience; et nous mettons de la conscience au fond des choses par cela même que nous leur attribuons un temps qui dure.
  2. P47, §2: (…) le temps qui dure n’est pas mesurable. La mesure qui n’est pas purement conventionnelle implique en effet division et superposition. Or on ne saurait superposer des durées successives pour vérifier si elles sont égales ou inégales; par hypothèse, l’une n’est plus grand quand l’autre paraît; l’idée d’égalité constatable perd ici toute signification. D’autre part, si la durée réelle devient divisible, comme nous allons voir, par la solidarité qui s’établit entre elle et la ligne qui la symbolise, elle consiste elle-même en un progrès indivisible et global.
    Lien à la mélodie (…)
    vous retrouverez indivisée, indivisible, la mélodie ou la portion de mélodie que vous aurez replacée dans la durée pure. Or notre durée intérieure, envisagée du premier au dernier moment de notre vie consciente, est quelque chose comme cette mélodie. Notre attention peut se détourner d’elle et par conséquent de son indivisibilité; mais quand nous essayons de la couper, c’est comme si nous passions brusquement une lame à travers une flamme: nous ne divisons que l’espace occupé par elle. Quand nous assistons à un mouvement très rapide, comme celui d’une étoile filante, nous distinguons très nettrement la ligne de feu, divisible à volonté, de l’indivible mobilité qu’elle sous-tend: c’est cette mobilité qui est pure durée.
  3. P48, §1 suite page précédente: Le Temps impersonnel et universel, s’il existe, a beau se prolonger sans fin du passé à l’avenir: il est tout d’une pièce; les parties que nous y distinguons sont simplement celles d’un espace qui en dessine la trace et qui en devient à nos yeux l’équivalent; nous divisons le déroulé, de la durée pure au temps mesurable? Il est aisé de reconstituer le mécanisme de cette opération.
    §2, exemple du doigt sur la feuille de papier, différence entre continuité, déroulé (enregistrement de l’effet de mouvement). (…)
    Or cette ligne est divisible, elle est mesurable. En la divisant et en la mesurant, je pourrai donc lire, si cela m’est commode, que je divise et mesure la durée du mouvement qui la trace.
    §3 Il est donc bien vrai que le temps se mesure par l’intermédiaire du mouvement.
    Mouvement comme sensation musculaire, mouvement comme perception visuelle / l’idée d’un temps mesurable par le mouvement.
  4. P49: à propos d’une personne n’ayant que la perception visuelle et non musculaire:
    §1 Une telle conscience aurait une continuité de vie constituée par le sentiment ininterrompu d’une mobilité extérieure qui se déroulerait indéfiniment. Et l’ininterruption de déroulement resterait encore distincte de la trace divisible laissée dans l’espace, laquelle est encore du déroulé. Celle ci se divise et se mesure parce qu’elle est espace. L’autre est durée. Sans le déroulement continu, il n’y aurait plus que de l’espace, et un espace qui, ne sous-tendant plus une durée, ne représenterait plus de temps.
    §2 Maintenant, rien n’empêche de supposer que chacun de nous trace dans l’espace d’un mouvement ininterrompu du commencement à la fin de sa vie consciente. Il pourrait marcher nuit et jour. Il accomplirait ainsi un voyage coextensif à sa vie consciente. Toute son histoire se déroulerait alors dans un Temps mesurable.
    (…) §3
    J’appelle « contemporains » deux flux qui sont pour ma conscience un ou deux indifféremment, ma conscience les percevant ensemble comme un écoulement unique s’il lui plaît de donner un acte indivisé d’attention, les distinguant au contraire tout au long si elle préfère partager son attention entre eux, faisant même l’un et l’autre à la fois si elle décide de partager son attention et pourtant de ne pas la couper en deux.
  5. P50, §1 suite page précédente: J’appelle « simultanées » deux perceptions instantanées qui sont saisies dans un seul et même acte de l’esprit, l’attention pouvant ici encore en faire un ou deux, à volonté. Ceci posé, il est aisé de voir que nous avons tout intérêt à prendre pour « déroulement du temps » un mouvement indépendant de celui de notre propre corps. À vrai dire, nous le trouvons déjà pris. La société l’a adopté pour nous. C’est le mouvement de rotation de la Terre. Mais si nous l’acceptons, si nous comprenons que ce soit du temps et non pas seulement de l’espace, c’est parce qu’un voyage de notre propre corps est toujours là, virtuel, et qu’il aurait pu être pour nous le déroulement du temps.
  6. P51, §2: Maintenant de la simultanéité de deux flux nous ne passerions jamais à celle de deux instants si nous restions dans la durée pure, car toute durée est épaisse: le temps réel n’a pas d’instants. Mais nous formons naturellement l’idée d’instant, et aussi celle d’instants simultanés, dès que nous avons pris l’habitude de convertir le temps en espace. Car si une durée n’a pas d’instants, un ligne se termine par des points (1). Et, du moment qu’à une durée nous faisons correspondre une ligne, à des portions de la ligne devront correspondre des « portions de durée », et à une extrémité de la ligne une « extrémité de durée »: tel sera l’instant, – quelque chose qui n’existe pas actuellement mais virtuellement.
    (1) Bergson souligne qu’il est facile de se représenter des lignes sans épaisseur et des points sans dimension.
  7. P52, suite page précédente: L’instant est ce qui terminerait une durée si elle s’arrêtait. Mais elle ne s’arrête pas. Le temps réel ne saurait donc fournir l’instant; celui-ci est issu de point mathématique, c’est-à-dire de l’espace. Et pourtant, sans le temps réel, le point ne serait que point, il n’y aurait pas d’instant. Instantanéité implique deux choses: une continuité de temps réel, je veux dire de durée, et un temps spatialisé, je veux dire une ligne qui, décrite par un mouvement, est devenue par là symbolique du temps: ce temps spatialisé qui comporte des points, ricoche sur le temps réel et y faire surgir l’instant.
    Ce ne serait pas possible, sans la tendance – fertile en illusions  – qui nous porte à appliquer le mouvement contre l’espace parcouru, à faire coïncider la trajectoire avec le trajet, et à décomposer alors le mouvement composant la ligne comme nous décomposons la ligne elle même (…)
    Alors, ayant pointé sur le trajet du mouvement des positions, c’est-à-dire des extrémités de subdivisions de ligne, nous les faisons correspondre à des « instants » de la continuité du mouvement: simples arrêts virtuels, pures vues de l’esprit.
    (…) > la recette en est déposée dans le langage.
    (!!) perso: un lien important avec Six Semaines de parallèles confondues.
  8. P54: La Relativité, une troisième simultanéité, celle des horloges. Expérience simultanéité et horloges H et H’, simultanéité avec l’événement E.
    Maintenant, il est vrai que la simultanéité ainsi étendue n’est constatable entre moment de deux flux que si les flux passent « au même endroit ».
    (…) Les scientifiques se figurent > une conscience coextensive à l’univers, capable d’embrasser les deux événements dans une perception unique et instantanée.
  9. P55: On admet donc implicitement la possibilité de réduire sans déformer. On estime que la dimension n’est pas un absolu, qu’il y a seulement des rapports entre dimensions, et que tout se passerait de même dans un univers rapetissé à volonté si les relations entre parties étaient conservées.
    > (!!) lien à la topologie
    (…) un microbe intelligent trouverait entre deux horloges « voisines » un intervalle énorme ; et il n’accorderait pas l’existence d’une simultanéité absolue, intuitivement aperçue, entre leurs indications.
  10. P57: Mesure du temps consiste donc à nombrer des simultanéités. Tout autre mesure implique la possibilité de superposer directement ou indirectement l’unité de mesure à l’objet mesuré. Tout autre mesure porte donc sur les intervalles entre les extrémités, lors même qu’on se borne, en fait, à compter des extrémités: on conviendra simplement de dire qu’on a par là mesurer l’intervalle. Si maintenant on remarque > la science ne mesure pas les intervalles.
  11. P58, §2: (…) où l’on aurait passé du déroulement au déroulé, il aurait fallu doter l’espace d’une dimension supplémentaire. (…) le temps spatialisé est en réalité une quatrième dimension de l’espace. Seule, cette quatrième dimension nous permettra de juxtaposer ce qui est donné en succession. : sans elle, nous n’aurions pas la place. (…) on pourra convertir la succession indéfinie de tous ses événements en juxtaposition instantanée ou éternelle par le fait de lui concéder une dimension additionnelle.
  12. P59: Détails sur cette dimension supplémentaire.
  13. P61 et suivante: (!!) perso: Lien à Tania Ruiz
    Les scientifiques > Ils diront : « Le temps qui est pure durée est toujours en voie d’écoulement; nous ne saississons de lui que le passé et le présent, lequel est déjà du passé; l’avenir paraît fermé à notre connaissance, justement parce que nous le croyons ouvert à notre action (…)
    car nous pouvons convertir en espace le temps déjà écoulé sans traiter de même le Temps tout entier: l’acte par lequel nous introduisons le passé et le présent dans l’espace y étale, sans nous consulter, l’avenir.
    (…) Prenons donc cette durée pour ce qu’elle est, pour une négation, pour un empéchement sans reculé de tout voir: nos actes eux mêmes ne nous apparaîtront plus comme un apport de nouveauté imprévisible.
  14. P62: Oui, c’est nous qui passons quand nous disons que le temps passe; c’est le mouvement en avant de notre vision qui actualise, moment par moment, une histoire virtuellement donnée tout entière.
    (…) La durée réelle est éprouvée ; nous constatons que le temps se déroule, et d’autre part nous ne pouvons pas le mesurer sans le convertir en espace et supposer déroulé tout ce que nous en connaissons.
  15. P63, §2: Bergson fait référence au schéma Espace Temps de Minkowski, dans lequel il n’y a pas de flux de temps réel.
  16. P65, §1: (…) pourquoi la théorie de la Relativité ne peux pas exprimer toute la réalité. (…) Car le temps qui intervient dans l’expérience Michelson-Morley est un temps réel (…)
  17. P66: Je vous concède le droit de subtituer au temps une ligne, par exemple, puisqu’il faut bien le mesurer. Mais une ligne ne devra s’appeler du temps que là où la juxtaposition qu’elle nous offre sera convertible en succession ; ou bien alors ce sera arbitrairement, conventionnellement, que vous laisserez à cette ligne le nom de temps (…)
  18. P71, fin§3: Quand on prend diverses photographies d’un objet en tournant autour de lui, la variabilité des détails ne fait que traduire l’invariabilité des relations que les détails ont entre eux, c’est-à-dire la permanence l’objet.
  19. P73, §1: Démonstration avec deux systèmes S et S’ (…) Donc, le Temps vécu est compté dans le système, le Temps intérieur et immanent au système, le Temps réel enfin, est le même pour S et pour S’.
  20. P75: Peindre Jean et Jacques à des tailles différentes. (…) Le  degrè d’impossibilité est justement ce qu’on appelle distance, et c’est de la distance que tient compte la perspective. De même, à l’intérieur du système où je suis, et que je m’immobilise par la pensée en le prenant pour système de référence, je mesure directement un temps qui est le mien et celui de mon système ; (…)
  21. P76 à P79: Bersgon consteste le paradoxe de jumeaux.
  22. P79, fin §1: Encore une fois, il s’est fait lui-même référant, et Paul n’est que référé. Dans ces conditions, le temps de Paul est cent plus lent que celui de Pierre. Mais c’est du temps attribué, ce n’est pas du temps vécu. Le temps vécu par Paul serait le temps de Paul référant et non plus référé : ce serait exactement le temps que vient de se trouver Pierre.
  23. P80, §1: Qu’est ce en effet qu’un Temps réel, sinon un Temps vécu ou qui pourrait l’être? Qu’est-ce qu’un temps irréel, auxiliaire, fictif, sinon celui qui ne saurait être vécu effectivement par rien ni par personne?
  24. P82: A propos du physicien: C’est justement parce que sa méthode de recherche et ses procédés de notation l’assurent d’une équivalence entre toutes les représentations de l’univers prises de tous les points de vue qu’il a le droit absolu (mal assuré à l’ancienne physique) de s’en tenir à son point de vue personnel et de tout rapporter à son unique système de référence. Mais ce système de référence il est bien obligé de s’attacher généralement.
  25. P84, §2: (…) Car, dans toute hypothèse autre que celle de la Relativité, S et S’ ne sont pas strictement interchangeables.
  26. P85, §2: Référence de durée entre les systèmes S et S’.
  27. P86, §1: (…) quand les apparences sont d’un certain côté, c’est à celui qui les déclare illusoires de prouver son dire. Or l’idée de poser une pluralité de Temps mathématiques n’est jamais venue à l’esprit avant la théorie de la Relativité ; c’est donc uniquement à celle-ci qu’on se référerait pour mettre en doute l’unité du Temps.
    La Relativité > en ce qui concerne l’universalité du Temps réel, que la théorie de la Relativité n’ébranle pas l’idée admise et tendrait plutôt à la consolider.
  28. P87, §1: Si elle n’existait pas, si la simultanéité n’était que correspondance entre indications d’horloges, si elle n’était pas aussi, et avant tout, correspondance entre une indication d’horloge et un événement, on ne construirait pas d’horloges, ou personne n’en achèterait. (…) Mais « savoir l’heure qu’il est », c’est noter la simultanéité d’un événement, d’un moment de notre vie ou du monde extérieur, avec une indication d’horloge; ce n’est pas en général, constater une simultanéité entre des indications d’horloges.
  29. P88, note: on ne saurait établir une distinction radicale entre la simultanéité sur place et la simultanéité à distance. Il y a toujours une distance, qui, si petite soit-elle pour nous, paraîtrait énorme à un microbe constructeur d’horloges microscopiques.
  30. P91: Si le moment M où se produisent les événements simultanés A, B, C, D se trouve être l’extrémité d’une des tranches (et l’on peut toujours s’arranger pour qu’il en soit ainsi), le moment M’ où les événements simultanés A’, B’, C’, D’ se produisent dans le système S’ sera l’extrémité de la branche correspondante. (…) On peut donc continuer à imaginer, comme par le passé, des coupes instantanées d’un Temps unique et des simultanéités absolues d’événements.
  31. P94 jusqu’à P97: transformation de la simultanéité en succession par le changement de référence.
  32. P95: S’agit-il de succession et de simultanéité réelles? C’est de la réalité, si l’on convient d’appeler représentative du réel toute convention une fois adoptée pour l’expression mathématique des faits physiques. Soit ; mais alors ne parlons plus de temps ; disons qu’il s’agit d’une succession et d’une simultanéité qui n’ont rien à voir avec la durée ; car, en vertu d’une convention antérieure et universellement acceptée, il n’y a pas de temps sans un avant et un après constatés ou constatables par une conscience qui compare l’un à l’autre (…) à l’intervalle entre deux instants infiniment voisins. Si vous définissez la réalité par la convention mathématique, vous avez une réalité conventionnelle (…)
  33. P96: Bersgon aimerait un autre mot que simultanéité pour la simultanéité savante qui est somme toute relative.
  34. P97, fin §2: Au contraire, dans la théorie d’Einstein, il y a pas de système privilégié ; la relativité est bilatérale ; tout est réciproque ; L’observateur en S est aussi bien dans le vrai quand il voit en S’ une succession que l’observateur en S’ quand il voit une simultanéité.
  35. P99: Exemple du train dans la Théorie de la relativité.
  36. P101: L’exemple du train et la position du philosophe. Le philosophe n’a pas à choisir entre deux systèmes.
    Poursuite de l’explication jusqu’à P103.
  37. P103: Celui-ci écrira alors comme Einstein : « Ce qui est simultanéité par rapport à la voie n’est pas par rapport au train. » Et il en aura le droit, s’il ajoute : « du moment que la physique se construit du point de vue de la voie ». Il faudrait d’ailleurs ajouter encore : « Ce qui est simultanéité par rapport au train ne l’est pas par rapport à la voie, du moment que la physique se construit du point de vue du train ». Et enfin il faudrait dire : « Une philosophie qui se place et au point de vue de la voie et au point du train, qui note alors comme simultanéité sur la voie, n’est plus mi-partie dans la réalité perçue et mi-partie dans une construction scientifique ; elle est toute entière dans le réel, et elle ne fait d’ailleurs que s’approprier complètement l’idée d’Einstein, qui est celle de la réciprocité du mouvement. (…)
  38. P104, suite P103: On parlera alors d’une multiplicité de Temps qui seraient tous sur le même plan, tous réels par conséquent si l’un d’eux est réel. Mais la vérité est que celui-ci diffère radicalement des autres. Il est réel, parce qu’il est réellement vécu par le physicien. Les autres, simplement pensés, sont des temps auxiliaires, mathématiques, symboliques.
  39. P105, §2: Donc, pour l’observateur extérieur au système, c’est du passé en M’, c’est de l’avenir en P’, qui entrent dans la contexture du présent de l’observateur en N’. (…) Nous pourrons appeler ligne de simultanéité la droite, passant par le point N’, qui joint l’un à l’autre … …
  40. P107, §2: Exemples de passé ou d’avenir absolu… (…) tous ces moments successifs du passé et de l’avenir seront contemporains de l’événement en N’, si l’on veut ; il suffira d’attribuer au système S’ la vitesse appropriée, c’est-à-dire de choisir en conséquence le système de référence.
  41. P108, §2: D’après la théorie de la Relativité, les relations temporelles entre événements qui se déroulent dans un système dépendent uniquement de la vitesse de ce système, et non pas de la nature de ces événements. Les relations resteront donc les mêmes si nous faisons de S’ un double de S, déroulant la même histoire que S et ayant commencer par coïncider avec lui.
  42. (!!) Perso: toujours un lien avec la topologie.
  43. Reprendre lecture p. 112

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Henri Bergson, Durée et Simultanéité, Presses universitaires de France, Paris, 1968

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